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CHLORDECONE : QUELLE COMPENSATION?

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CANCER DE LA PROSTATE ET CHLORDECONE
CANCER DE LA PROSTATE ET CHLORDECONE

Dans le scandale sanitaire et écologique qui frappe les Caraïbes, rappelons que le Chlordécone, pesticide pourtant interdit aux Etats-Unis dès 1976 a été déversé par tonne aux Antilles Françaises jusqu’en 1993.  Mais il était difficile d’établir un lien entre ce pesticide et le taux anormalement élevé de cancer de la prostate aux Antilles. L’Etude » Karuprostate » a pourtant confirmé ce lien scientifiquement en 2010. Si le mal est fait quelle(s) réponse(s) attendre des autorités mais aussi des planteurs responsables?

@ La responsabilité de l’Etat et des agriculteurs de la banane

Le constat est édifiant. Le Chlordécone interdit aux Etats-Unis dès 1976 a été autorisé aux Antilles jusqu’en… 1993 !  « […] sous la pression des entreprises liées au secteur de la banane alors même que l’Institut national de la recherche agronomique (INRA) en montrait déjà la toxicité.[ …] L’insecticide a contaminé les sols et les eaux. Si la culture de la banane et de la canne reste possible sur des sols pollués, celle des légumes et tubercules présente des risques pour la santé. Le ruissellement des eaux contamine rivières et plans d’eau, si bien que la moitié des exploitations aquacoles des Antilles ont dû être fermées et que la pêche est interdite près des embouchures. » [i]

En 1990 Henri Nallet, alors ministre de l’agriculture, par dérogation spéciale et sous la pression de gros planteurs martiniquais dont Mr Guy Lordinot alors député fut le porte-voix,  autorise l’utilisation de cette molécule dans les DOM pour 2 annnées supplémentaires alors qu’elle est interdite en métropole!  La dérogation sera reconduite pour 1 an par Louis Mermaz  et ensuite par Jean Pierre Soisson jusqu’au 20 septembre 1993.

@ Des travaux publiés dans le célèbre « Journal of Clinical Oncology » (juin 2010).

Petit rappel : le Chlordécone ou Képone ou Curlone est un insecticide organochloré développé à l’époque par la société Dupont de Nemours et fabriqué aux Etats-Unis (état de Virginie) et utilisé dans les plantations de bananes pour lutter contre le charançon. C’est un polluant persistant qui se concentre dans les organismes vivants. D’après l’Inserm : « Sa présence persistante dans les sols, les eaux de rivières et les sédiments est à l’origine de la contamination de certaines denrées alimentaires. La contamination des populations antillaises par ce pesticide a été montrée par des travaux antérieurs. Le Chlordécone est considéré comme perturbateur endocrinien (PE) et classé cancérogène possible pour l’homme par l’OMS » c’est cette « possibilité » qui a été renforcée avec l’étude Karuprostate.

Le Pr Belpomme, cancérologue de renom international et Président de l’ARTAC, suite à un de ses déplacements aux Antilles en 2007 avait rédigé un rapport alarmiste sur la situation sanitaire des Antilles Françaises. Il fut à l’époque très critiqué notamment par des scientifiques de l’institut de veille sanitaire, l’Afssa ou l’Inserm pour avoir souligné l’impact de cette pollution sur la santé des populations, en particulier pour avoir  soupçonné le Chlordécone d’être lié au cancer de la prostate.

L’Etude « Karuprostate » menée depuis 2004 par l’unité 625 de l’Inserm, le CHU de Pointe-à-Pitre et de l’université de Liège (Belgique) a apporté ses conclusions en 2010: « L’analyse des résultats par les chercheurs montre que l’exposition au Chlordécone est associée à un risque augmenté de développer la maladie (cancer de la prostate – ndlr) ». Ce Qu’il Fallait Démontrer ? Eh bien non, cela ne suffit pas aux yeux du gouvernement français.

@ Quelle réponse des autorités?

Elles semblent conscientes du problème mais bien embarrassées et peinent à apporter des réponses concrètes. Lors de son passage en Martinique ce jeudi 27 septembre 2018 au Morne Rouge  Mr Macron, Président de la République, reconnaît en partie mais explicitement la responsabilité de l’Etat .  Il semble prêt, face à ce désastre sanitaire et écologique à engager d’autres actions de compensation. Déjà, les gouvernements précédents avaient mis en place un premier plan « Chlordécone 1» (2008 à 2010) doté de 33 millions d’euros dont la coordination a été déléguée au directeur général de la santé. Ce plan visait principalement à l’amélioration de la connaissance, à la diminution de l’exposition de la population (on se demande bien comment ? ndlr) et à l’accompagnement des agriculteurs impactés ! (en fait une aide aux responsables de cette pollution – chacun appréciera le bien fondé de cette disposition – ndlr). Comme si ce plan ne suffisait pas, un second a été mis en place : « Chlordécone 2 » (2011-2013) piloté par un comité interministériel et coordonné par le directeur général de la santé. Devant cet étalement de « plans » et d’argent les populations exposées seront certainement rassurées !

Si l’on commence à comprendre l’étendue de ce scandale sanitaire, grâce notamment à un intérêt croissant des médias dont Martinique 1ère, l’impact réel économique et sanitaire n’est pas vraiment chiffrable.

@ L’incompréhensible décision de l’Etat sur les LMR en 2018

L’eurodéputé Eric Andrieu s’exprime le 27 septembre 2018 dans le journal « Libération » : «  D’après des scientifiques de l’Institut national de la santé et de la recherche médicale, environ 90% des Antillais seraient contaminés, situation inédite qui fait que des épidémiologistes, des généticiens ou des cancérologues du monde entier s’y intéressent. […]les Antillais détiennent le record du monde de cancer de la prostate. On retrouve du chlordécone un peu partout, notamment dans les poissons, crustacés, mollusques et autres produits de la pêche en mer ou en eau douce. C’est très préoccupant » Et il ajoute : « Dans notre pays, les LMR ( seuils maximum de résidus) de chlordécone dans les produits de la pêche sont fixées à 0,02 mg / kg alors que dans certains pays européens cette limite est fixée à 0,01 mg / kg. Cherchez l’erreur ! » .Il y a pire. En effet les seuils de tolérance de résidus admissible (LMR) ont été relevés en 2018 et jusqu’à 10 fois plus par exemple pour les viandes de volailles (1) passant de 200mg/kg contre une limite de 20 mg/kg de volaille fixée en 2008. Pour quelles raisons? – Mystère.

Il serait juste aussi de retrouver tous les coupables et notamment parmi les planteurs indélicats et irresponsables qui ont poussés les gouvernements trop faibles à prolonger l’autorisation d’utilisation du Chlordécone alors que tout le monde savait sa toxicité sur la santé humaine. Car les populations qui vont devoir vivre avec ce poison pendant des générations ne pourront éternellement se contenter de chiffres où d’excuses.

CS – Ph TRUCA – origine de l’article: Fév.2011, révision septembre 2018.

(1) voir article : https://la1ere.francetvinfo.fr/chlordecone-nouvelles-questions-reponse-synthese-562649.html


[i] Rapport annuel de la cour des comptes 2011- La politique de soutien à l’agriculture des départements d’Outre-mer- page 457